Par Farida Tiemtoré, Fondatrice des Héroïnes du Faso, Voix EssentiELLES du Burkina Faso et Membre du conseil des Jeunes du Fonds mondial
Sport, santé et leadership communautaire ont fait front commun à Rabat le 17 janvier 2026 dans le cadre de Speak Up Africa in Action. Cette rencontre a réuni des champions mondiaux du football, des décideurs, des leaders en santé, mais aussi les communautés. J’y étais en tant que femme leader communautaire, Voix EssentiELLES mais aussi championne engagée de #SpeakUpAfricaInAction, avec une mission claire : porter la voix de celles qui agissent chaque jour sur le terrain, souvent sans être vues ni reconnues.
J’ai eu l’honneur d’intervenir sur un panel aux côtés de personnalités engagées comme le Dr Michael A. Charles, CEO du RBM Partnership to End Malaria, Fatma Samoura, ancienne Secrétaire générale de la FIFA, et Monsieur Mohamed Amine Zariat, président et fondateur de Tibu Africa. Cette diversité de profils illustrait parfaitement l’esprit de Speak Up Africa In Action : mettre autour de la même table le sport, la santé, les décideurs et les communautés pour avancer ensemble.
Lors de ce panel, j’ai rappelé une réalité que nous connaissons bien sur le terrain. Dans nos quartiers et nos villages, ce sont les femmes qui éduquent, soignent, mobilisent et protègent les familles. Pourtant, lorsque les organisations dirigées par des femmes et ancrées dans les communautés ne sont pas reconnues comme de véritables partenaires, les solutions proposées restent souvent déconnectées du terrain.
La confiance des communautés s’affaiblit. Notamment sur des sujets sensibles comme la vaccination ou la prévention du paludisme. Les femmes et les enfants restent mal atteints. Les programmes existent, mais leur impact demeure fragile, car ils ne sont pas suffisamment portés de l’intérieur.
À l’inverse, lorsque ces organisations sont reconnues comme de vraies Voix EssentiELLES, tout change. Les actions deviennent plus adaptées. La confiance s’installe, car les messages viennent de femmes connues et respectées. Les populations ne sont plus seulement bénéficiaires : elles deviennent actrices du changement.
Depuis 2022, je suis fière d’être un produit de l’initiative Voix EssentiELLES, qui m’a donné l’espace, la légitimité et la force de porter cette voix plus loin.

Lorsque l’on m’a demandé quelle était, selon moi, la condition principale pour réussir ensemble, ma réponse a été claire : la reconnaissance et l’investissement dans les Voix EssentiELLES. Ce que nous demandons, en tant que femmes leaders communautaires, ce n’est pas seulement d’être invitées à la table. C’est d’être reconnues comme de véritables partenaires.
Comme dans le sport, on ne gagne jamais avec un seul joueur. Chaque voix compte, et c’est ensemble que l’on peut aller jusqu’au bout. C’est précisément ce que montre Speak Up Africa In Action : une plateforme où les voix communautaires sont visibles et entendues. Ici, on ne parle pas à la place des communautés on parle avec elles.
En s’appuyant sur la force du sport et l’engagement de champions, cette initiative démontre que les promesses peuvent devenir des actions concrètes, notamment dans la lutte contre le paludisme et pour la santé des communautés.
Je repars de Rabat avec une conviction encore plus forte : donner aux femmes les moyens d’agir, c’est investir dans un leadership durable, fondé sur l’expérience, la légitimité et la capacité de transformation au sein des communautés.
Sans elles, il n’y a ni confiance, ni impact durable.
Avec elles, le dernier kilomètre devient enfin atteignable.
Le 11 octobre, la Journée internationale de la jeune fille nous rappelle chaque année que les promesses faites aux filles restent souvent suspendues entre ambition et réalité. Dans un monde où les politiques d’égalité foisonnent mais peinent à transformer la vie quotidienne, deux organisations soutenues par l’initiative Voix EssentiELLEs, le Réseau des Jeunes pour la Promotion de l’Abandon des Mutilations Génitales Féminines et des Mariages d’Enfants (RJPA-MGF-ME) au Sénégal et le Groupe de Jeunes Filles et Femmes Autonomes (GJFA-ONG) au Bénin offrent un contre-récit inspirant : celui d’une prise en main locale, menée par les filles, pour les filles.
À Sédhiou, les constats sont éloquents : une fille est deux fois plus susceptible d’abandonner l’école secondaire qu’un garçon. Derrière ces statistiques se cachent des visages, des histoires, des rêves inachevés. En plus de l’éducation, il y a aussi, des témoignages bouleversants reçus par le Réseau des Jeunes mettant en exergue dans leurs récits des obstacles qu’elles rencontrent surtout en termes d’excision et de mariages précoces. Le Réseau des jeunes est né de cette urgence, de cette volonté de ne plus laisser les filles en marge des décisions qui les concernent.
La problématique principale que le Réseau des Jeunes tente de résoudre est la lutte contre l’excision et les mariages d’enfants qui constitue un bafouement de leurs droits fondamentaux. Ses membres n’ont pas seulement décidé de « sensibiliser » : ils ont choisi de transférer le pouvoir. Les filles sont amenées à devenir des ambassadrices pour la lutte contre les VBGs dans leurs écoles ou communautés. Elles coaniment des ateliers, participent à des campagnes digitales et conçoivent des actions locales dans le cadre de plaidoyers menés par l’organisation.

Ce renversement d’approche a tout changé. En effet, avec l’implication des jeunes filles, le projet est plus pertinent et ancré dans la réalité. Ainsi, grâce à leurs idées et leurs retours, le Réseau des Jeunes a pu adapter ses activités aux réels besoins de ses cibles. Mais aussi, l’implication des filles a permis une meilleure adhésion et mobilisation; ce qui permet de toucher indirectement des potentielles bénéficiaires.
Le réseau a vu émerger une génération de jeunes femmes plus confiantes, plus vocales, capables de dialoguer avec les autorités locales et d’influencer la mise en place d’espaces d’écoute communautaires pour prévenir le harcèlement. Cette évolution est une réelle transformation du rapport au pouvoir.

À l’époque, elle ignorait carrément les attitudes à adopter en cas de viol et n’avait pas connaissance des structures de référencement. En participant aux activités organisées par le Réseau des Jeunes, elle a pu acquérir de précieuses connaissances sur la prise en charge et le soutien aux survivantes. Aujourd’hui, elle porte sa voix pour prévenir, accompagner et renforcer les jeunes filles de sa communauté.
Ce basculement individuel, de victime silencieuse à actrice de changement, illustre la puissance des approches ancrées localement et centrées sur les droits humains qui valorisent l’appropriation par les jeunes filles elles-mêmes des défis et la formulation de solutions. Les jeunes filles passent de simples bénéficiaires à actrices du changement et avocates dans la défense de leurs droits.
De l’autre côté du continent, au Bénin, le Groupe de Jeunes Filles et Femmes Autonomes (GJFA-ONG) démontre que émancipation économique et leadership sont profondément connectés. L’organisation place les jeunes filles au centre de toutes ses actions, non pas comme bénéficiaires, mais comme co-créatrices et actrices de changement communautaire.
Elles participent à la conception des projets, formulent elles-mêmes les priorités d’action et décident des stratégies à adopter sur des enjeux aussi cruciaux que les violences basées sur le genre, la santé sexuelle et reproductive ou la redevabilité locale. Ces espaces participatifs ont transformé la posture de ces filles, désormais capables de dialoguer avec les décideurs.
Cette dynamique s’est traduite par un changement concret : dans les communes de Bopa et Houéyogbé, les plaidoyers menés à l’aide des jeunes filles ont conduit à l’intégration de lignes budgétaires dédiées à la lutte contre les VBG et à la promotion de la santé et des droits des filles. Une avancée majeure qui montre que leur voix ne s’arrête plus aux ateliers de sensibilisation, mais trouve écho dans les politiques publiques locales.

Des jeunes bénéficiaires participant à un atelier d’élaboration de messages de plaidoyers
L’histoire de Dorcas Megbehou incarne cette évolution. D’abord participante à des activités du GJFA, elle a été accompagnée dans l’entrepreneuriat en maraîchage et élevage en vue du générer du revenu pour poursuivre ses études. Aujourd’hui, elle est entrepreneure autonome, mentor et porte-parole pour d’autres filles de sa commune. Son parcours résume bien la philosophie de l’organisation : la réalisation de l’autonomie financière comme tremplin pour la prise de parole et la légitimité politique.

Aujourd’hui, ces jeunes filles ne se contentent plus de réclamer des droits, elles négocient, influencent et redéfinissent les règles du jeu au sein de leurs communautés. Leur présence dans les réunions communales, leurs interventions dans les cadres de concertation VBG/DSSR, ou encore leurs campagnes de plaidoyer local témoignent d’une chose : le leadership féminin n’est plus un concept abstrait, mais une réalité politique, tangible, en construction depuis le terrain.
Ce que montrent ces deux organisations, c’est que les transformations durables ne viennent pas des déclarations globales, mais de la capacité à localiser l’ambition du leadership féminin pour relever les défis de l’amélioration de leur condition. Les débats mondiaux sur l’égalité de genre parlent de participation, de résilience, d’autonomisation économique. Leur application sur le terrain, prend vie quand une fille ose dénoncer un mariage forcé ou quand une autre obtient un microcrédit pour financer son activité.
En intégrant les filles dans la conception, la mise en œuvre et le plaidoyer, ces initiatives illustrent un changement d’échelle : passer d’une approche “pour les filles” à une approche “par les filles”. Ce changement, bien que local, s’inscrit dans une réflexion globale sur la relocalisation du pouvoir dans le développement. Il répond aux appels répétés pour une aide internationale plus féministe, plus ancrée dans les dynamiques communautaires, où les savoirs et priorités locales dictent les solutions.
En célébrant la Journée internationale de la jeune fille, nous ne devons pas seulement rappeler leurs droits, mais écouter leurs voix, comprendre leurs stratégies, et surtout, leur faire une place durable dans la gouvernance du changement. Parce que le futur de l’Afrique ne se construira pas pour les filles, mais avec elles.